CLIMATOLOGIE AGROÉCOLOGIQUE


CLIMATOLOGIE AGROÉCOLOGIQUE
CLIMATOLOGIE AGROÉCOLOGIQUE

Dans quelle mesure la production agricole est-elle déterminée par les aléas climatiques ? Il n’est pas facile, en fait, d’analyser comment le climat influence la production agricole pays par pays. Et tout d’abord comment déterminer si telle ou telle culture est implantée, à juste titre, dans telle ou telle région? Il convenait de démêler cet écheveau d’influences multiples à différentes échelles d’espace et de temps.

Partant d’une analyse des relations plante-climat à l’échelle de la parcelle, cette analyse se poursuit à l’échelle régionale, puis nationale, continentale et globale pour mieux exprimer les enjeux actuels, quant à la sécurité alimentaire mondiale, des fluctuations du climat actuel et des changements climatiques à venir.

1. La problématique agroécologique

Les observations météorologiques, d’une part, l’examen de la répartition des espèces végétales et animales, d’autre part, ont conduit, dès la fin du siècle dernier, à rechercher une relation entre les grandes zones climatiques du globe et les grands ensembles d’écosystèmes (biomes ou zonobiomes) occupant les terres émergées. Le géographe allemand W. Köppen publia ainsi, en 1901, la première édition de sa classification des climats du globe, dans laquelle la forêt tropicale et la savane étaient associées au climat tropical humide, la steppe et les déserts aux climats secs, la forêt boréale au climat subarctique, et la toundra au climat polaire.

Ces classifications botaniques se référaient exclusivement à la végétation naturelle, au même titre que la notion d’écosystème. Il est à noter que cette végétation naturelle est définie par des espèces pérennes, en particulier les espèces forestières, et les notions d’écosystème et de biocénose postulaient l’existence d’un équilibre entre chaque écosystème et son environnement climatique naturel, dont on s’efforça de vérifier l’adéquation. C’est alors qu’il fut constaté qu’un écosystème n’est jamais véritablement en équilibre parfait avec son environnement climatique: ainsi, un écosystème forestier évolue au cours du temps, et son état actuel de pseudo-équilibre est en fait le résultat de sa propre histoire.

Une forêt développée, dotée d’une solide architecture végétale, a pour particularité de générer en quelque sorte son propre microclimat interne. La canopée protège ainsi, en période de feuillaison, la surface du sol proprement dite de l’échauffement qu’engendrerait une exposition directe au rayonnement solaire et permet de maintenir une humidité élevée propice à sa croissance au niveau du sous-étage forestier.

Certaines zones forestières actuelles se sont constituées dans le passé à une époque où les conditions climatiques étaient pour elles plus proches d’un optimum pour leur croissance. Il y a des situations, notamment sur la bande côtière du Chili, où des formations arbustives se maintiennent avec, pour seule alimentation hydrique, le captage des gouttelettes de brouillard, très fréquent le long de ces côtes par ailleurs désertiques, alors qu’une «coupe rase» leur serait fatale, et les conditions désertiques régionales interdiraient toute possibilité de régénération naturelle.

Puisque les formes de la végétation naturelle recouvrant actuellement les diverses zones continentales peuvent subir des évolutions et puisque cette végétation naturelle, et en particulier les grandes zones forestières, joue un rôle important dans le cycle de l’eau, par leur faculté d’évapotranspiration et leur capacité à puiser l’eau dans le sol, on peut leur assigner par là même un rôle dans l’équilibre du système climatique lui-même. La perspective d’un changement climatique global est donc un enjeu d’actualité par rapport à l’évolution possible des écosystèmes végétaux.

Par ailleurs, les zones cultivées soulèvent d’autres problèmes: l’adéquation de telle ou telle culture au climat d’une région, la délimitation de leur zone d’extension maximale possible sur la planète dans sa situation climatique actuelle, l’impact des fluctuations climatiques à l’échelle régionale sur la productivité de ces cultures. En outre, dans les zones du globe qui sont mises en culture, il peut y avoir coexistence entre végétation naturelle et végétation cultivée. Dans ce cas, on est amené à définir une végétation potentielle qui coloniserait naturellement la région en l’absence d’occupation des terres par les cultures.

La situation actuelle des surfaces cultivées dans le monde est en gros la suivante: les zones cultivées occupent environ 16 millions de kilomètres carrés (zones de pâturages non comprises), soit à peine plus de 10 p. 100 de la surface totale des terres émergées. Ce chiffre illustre la fragilité potentielle des ressources agroalimentaires mondiales, même si l’offre sur le marché agroalimentaire est temporairement supérieure à la demande des seuls pays solvables. Ce chiffre de 10 p. 100 est à mettre en regard de la proportion de zones désertiques et semi-désertiques, qui occupent près de 30 p. 100 des zones continentales.

Les céréales occupent, à elles seules, plus de la moitié des terres arables, et trois cultures: le blé, le maïs et le riz contribuent pour 80 p. 100 de la production mondiale totale de céréales.

Nous allons maintenant examiner successivement le rôle des facteurs limitants liés au climat sur la production des cultures, ainsi que les critères agroclimatiques pertinents pour quantifier ces facteurs limitants, à l’aide des moyens d’investigation dont nous disposons, puis examiner, tant pour les écosystèmes naturels que pour les espèces cultivées, leur répartition entre les grandes zones climatiques du globe.

Il nous faut, pour cela, définir préalablement ce que l’on entend par «variabilité du climat»: celle-là correspond à la dispersion statistique des données climatiques (température moyenne mensuelle, total pluviométrique mensuel, etc.) autour de leur valeur moyenne calculée sur une période de référence de trente ans (actuellement, la période 1951-1980). Et il convient d’insister ici sur le fait que cette variabilité est un caractère intrinsèque du climat.

2. Facteurs limitants et critères agroclimatiques

La variabilité climatique que nous venons de définir se traduit, dans une région donnée, par un cortège d’anomalies climatiques particulières, différentes les unes des autres. Une anomalie climatique donnée correspond à l’occurrence de valeurs anormales, persistant pendant au moins trois semaines, de la température de l’air et (ou) des précipitations, de l’ensoleillement ou de l’humidité de l’air. Ces anomalies peuvent concerner plusieurs variables climatiques différentes, car les variations de ces dernières ne sont pas indépendantes les unes des autres. Par exemple, à un hiver doux sera en général associée, en Europe occidentale, une pluviométrie supérieure à la normale. Cette anomalie a toujours un caractère régional et non uniquement local, car son déterminisme est lié à une configuration particulière de la circulation atmosphérique générale à grande échelle.

La base de temps pour le recensement des anomalies climatiques ayant concerné une région est l’année, étant donné que la plupart des grandes cultures (blé, maïs, betterave, soja, etc.) sont des cultures annuelles (une seule récolte par an). La durée de persistance d’une anomalie climatique est variable: une anomalie de sécheresse dans les zones tempérées peut, par exemple, persister pendant plusieurs mois.

L’année agricole sera donc caractérisée, sur le plan climatique, par un certain nombre d’anomalies qui sont ensuite positionnées par rapport aux différentes étapes du cycle de croissance et de développement de la plante considérée.

Aléas de la production dus à la variabilité climatique

Ces anomalies climatiques, telles que nous les avons définies, peuvent se traduire par des diminutions de production, à travers leurs effets cumulés, dans le temps, sur la culture. Ainsi, une persistance de températures anormalement basses peut-elle empêcher de parvenir à la maturité physiologique du grain, car elle se traduira par une somme des températures restant au-dessous de la normale et ne permettant pas, dans certaines régions limites sur le plan thermique, de satisfaire aux besoins thermiques de la plante pour l’accomplissement de son cycle de développement jusqu’à la maturité. C’est ce qui s’est passé au cours de l’année 1972 en France, marquée par un été «pourri» qui a été catastrophique pour la récolte de maïs alors en pleine expansion dans la moitié nord de la France. De la même manière, une anomalie persistante de faible pluviométrie ne permettra pas au sol de satisfaire les besoins en eau de la plante pour une production correcte. Cet effet est d’autant plus prononcé si le déficit hydrique se produit au moment d’une «phase critique» pour la plante (en juillet essentiellement pour le maïs dans les régions de climat tempéré).

À côté de ces effets cumulés, un autre type de risque, plus spécifiquement lié à la météorologie au jour le jour et directement lié à un phénomène météorologique paroxystique, est susceptible de provoquer des dégâts irréversibles sur les récoltes. Il s’agit des vagues de froids. Celles-ci surviennent en France à l’occasion d’arrivées par le nord-est, à la fin de l’hiver ou au début du printemps, de masses d’air froid originaires de l’anticyclone de Sibérie, à caractère permanent en hiver. La vague de froid de février 1956 en France, survenant après un mois de janvier anormalement doux ayant provoqué une reprise de la végétation, fut particulièrement catastrophique pour les arbres fruitiers. La culture de l’olivier dans le sud-est de la France subit des pertes considérables nécessitant d’arracher et de replanter, et entraînant une régression de la zone d’extension de cette culture dans les zones les plus périphériques.

De tels dégâts peuvent être produits de façon irréversible en quelques heures, dès l’instant que la température a chuté au-dessous du seuil létal, lequel varie en fonction de l’avancement du développement de la plante.

Par comparaison, la vague de froid de janvier 1985, plus précoce dans la saison (elle débuta le 4 janvier), entraîna beaucoup moins de dégâts que celle de février 1956, car elle survint en pleine période de repos végétatif et avait été précédée d’une période aux températures déjà inférieures aux normales.

Cette antinomie entre effets cumulés et effets destructeurs pose un redoutable problème en cas de changement climatique global dans le sens du réchauffement. Est-on, en effet, certain que l’amélioration des conditions thermiques dans une région donnée entraînera ipso facto la disparition des vagues de froid dans cette même région? Rien n’est moins sûr dans la mesure où celles-ci peuvent se produire par un simple retournement de situation momentané de la circulation générale de l’atmosphère au-dessus du continent euro-asiatique.

En ce qui concerne les effets cumulés de la disponibilité en eau, il convient de revenir sur l’adéquation relative de la ressource à la demande en eau. On ne peut définir a priori, pour une culture donnée, ses besoins en eau, que celle-ci soit apportée naturellement par les pluies ou artificiellement par l’irrigation. La demande en eau dépend, en effet, des conditions climatiques, à travers la notion d’évapotranspiration potentielle qui représente la demande climatique en eau imposée à une culture recouvrant entièrement le sol, de type prairie (gazon), bien alimentée en eau et en phase active de croissance. L’évapotranspiration maximale d’une autre culture est supposée proportionnelle à cette variable de référence. La demande en eau varie donc d’une région à une autre et, pour une région donnée, d’une année agricole à l’autre. Cette adéquation relative de la ressource à la demande nécessite donc de mettre en regard la pluviométrie tombée (ou, si l’on dispose d’un modèle de bilan hydrique, l’évapotranspiration réelle) à l’évapotranspiration potentielle ou l’évapotranspiration maximale (cf. EAU - L’eau en agriculture).

De quels moyens d’investigation disposons-nous pour estimer ces différentes variables? Ils sont, en gros, de deux types: d’une part, l’analyse des données climatiques mesurées au-dessus du sol, issues des réseaux météorologiques d’observation; d’autre part, les données issues de la télédétection satellitaire.

Adéquation culture-climat régional

De ce qui a été dit précédemment, il ressort que l’adéquation d’une culture au climat d’un lieu – et l’assurance d’un niveau de production acceptable avec une probabilité d’occurrence suffisamment élevée – ne peut se juger sur la base de la seule analyse des données climatiques moyennes sur la période de végétation. Il faut pouvoir accéder à une quantification de la variabilité du climat, à travers une ou des variables indicatrices convenablement choisies. Cette variable indicatrice devra être calculée sur une période de l’année adéquate, et une analyse statistique de cette variable sur la période climatique de référence (de 30 ans) devra permettre de caractériser la dispersion de la distribution statistique de cette variable.

Pour les besoins thermiques, le mieux est de calculer une somme de températures du semis à la maturité, en prenant une date moyenne de semis. L’évaluation du risque encouru revient à calculer la fréquence de non-obtention de ces besoins thermiques. La figure 1 donne, pour la France, la fréquence d’obtention de la maturité d’une variété précoce de tournesol (type Cerflor), pour une date de levée au 21 avril et une récolte au plus tard au 20 septembre. On peut remarquer que, si, dans le Sud-Ouest, la fréquence de 100 p. 100 est atteinte presque partout, sauf au bord des côtes et le long des contreforts pyrénéens, par contre cette fréquence atteint tout juste 40 p. 100 à Chartres, dans la Beauce. Il reste donc, dans cette région, 60 p. 100 de risques de ne pas atteindre la maturité à cette date. En ce qui concerne l’analyse de la variabilité spatio-temporelle des besoins en eau, un zonage de la France vis-à-vis de la pluviométrie moyenne d’été est présenté à la figure 2. Si l’on excepte le cas particulier du pourtour méditerranéen, où la pluviométrie moyenne cumulée sur les trois mois d’été (juin + juillet + août) ne dépasse pas 120 millimètres en zone de plaine, et nécessite donc une infrastructure hydraulique indispensable pour permettre une culture en irrigué, deux autres régions en France sont caractérisées par une faible ressource naturelle pluviométrique en été. Il s’agit, d’une part, de la région toulousaine et du Lauragais (zone no 3), d’autre part, d’un vaste triangle délimité en gros par Lorient, Orléans et La Rochelle (zone no 1).

Cette approche spatiale est complétée par la visualisation, pour quatre stations types, de la variabilité interannuelle du «déficit hydrique climatique», c’est-à-dire du bilan hydrique potentiel (pluie-évapotranspiration potentielle, E.T.P.), au pas de temps décadaire. La durée de la période pour laquelle la valeur du premier quintile est algébriquement inférieure à 20 millimètres par décade donne une bonne indication de la sévérité du déficit obtenu deux étés sur dix (soit un risque de 20 p. 100). Le contraste entre le cas d’Angers (Maine-et-Loire) et le cas de Pau (Pyrénées-Atlantiques) montre bien qu’il est possible dans le Béarn de cultiver le maïs sans irrigation avec un faible risque de baisse de production de grains (fig. 3).

De telles analyses ne sont possibles que dans les zones cultivées où la présence humaine a permis la mise en place de réseaux de mesure avec une pérennité suffisante.

Analyses agroclimatiques globales

La télédétection, en revanche, permet d’assurer une surveillance de la planète avec une couverture globale, mais avec une répétitivité temporelle bien moindre que celle des données recueillies au sol. L’observation par satellite défilant à orbite polaire permet, en gros, d’accéder à deux types de variables: d’une part, la température de surface de la végétation (ou du sol si celui-ci est nu) par l’exploitation du signal radiométrique dans la gamme des longueurs d’onde de l’infrarouge thermique (de 10 à 12 猪m); d’autre part, l’indice de végétation à partir de deux bandes spectrales du visible et du proche infrarouge (de 0,55 à 1,1 猪m). Ces variables ne peuvent être recueillies qu’en l’absence de couverture nuageuse (dans le cas d’un satellite défilant à orbite polaire), ce qui réduit le nombre de «scènes» utilisables dans les régions les plus septentrionales (cas de l’Europe du Nord). La température de surface, comparée à la température de l’air mesurée au sol, permet d’estimer l’évapotranspiration réelle (E.T.R.) avec une incertitude de l’ordre du millimètre par jour, et une telle scène radiométrique donne un «instantané» de la situation, à une date donnée qu’il convient d’optimiser.

L’obtention d’un indice de végétation permet une cartographie plus intégrée dans le temps de l’effet des conditions climatiques sur les cultures.

Ces deux variables (température de surface et indice de végétation) ont été utilisées conjointement ces dernières années pour délimiter les zones les plus touchées par la sécheresse en France.

Il reste que, si l’analyse des critères agroclimatiques précités donne une information intéressante quant à la variabilité spatio-temporelle de la production imputable au climat, l’analyse des rendements agricoles réels reste, au XXe siècle, d’une difficulté extrême d’interprétation sur le plan méthodologique.

3. Zones agroclimatiques et répartition des espèces végétales

Un problème complexe

Pour la végétation naturelle, on peut délimiter grossièrement l’extension géographique des principaux zonobiomes en fonction de deux critères climatiques couplés: température annuelle moyenne de l’air et précipitation annuelle moyenne (fig. 4). En revanche, il est difficile, voire impossible, de délimiter les zones d’extension spatiale de chaque culture. À supposer même qu’on puisse le faire, un tel zonage engloberait des niveaux de production très différents, et cela pour plusieurs raisons. Divers facteurs interviennent dans la détermination des potentialités de production d’une culture: les conditions pédologiques (le sol), les techniques de culture, la possibilité ou non de se protéger des attaques parasitaires par l’emploi de pesticides, le niveau de fertilisation, les conditions socio-économiques de production (aides gouvernementales, niveau des prix, infrastructure hydraulique) et, bien sûr, les conditions climatiques.

Différentes approches sont donc possibles pour aborder cette question. On peut définir, pour une culture donnée, des facteurs limitants stricts pour sa croissance et son développement, mais les limites peuvent être très larges. Ainsi le blé, blé tendre ou blé dur, peut-il supporter des températures comprises entre 漣 14 0C et + 43 0C, ce qui explique que la culture de blé soit présente sur tous les continents. Sur le plan pluviométrique, l’optimum de production du blé se situe, en terme de pluviométrie moyenne annuelle, entre 300 et 800 millimètres, ce qui explique que son aire privilégiée de production soit la zone des climats tempérés de l’hémisphère Nord. Pour autant, il est également cultivé en Australie et en Argentine.

Un bon niveau de production d’une culture, dans la mesure où elle est plantée sur un type de sol adéquat, va dépendre de la plus ou moins bonne satisfaction de ses besoins thermiques et de ses besoins en eau. Il est difficile de jouer sur les besoins thermiques si ce n’est par le progrès génétique et la sélection de variétés peu exigeantes en chaleur. En revanche, on peut théoriquement intervenir sur les besoins en eau par la pratique de l’irrigation, mais elle ne peut être mise en œuvre là où les ressources hydrauliques sont insuffisantes.

Le rayonnement peut être un facteur limitant strict à travers la photopériode. Là encore, la sélection génétique a joué un grand rôle, en particulier pour le maïs. Cette plante d’origine tropicale était, au départ, une plante de jours courts (proches de douze heures). La sélection de variétés de «jours longs» a permis une extension vers le nord de cette culture. En France, partant d’un berceau de production situé dans le Sud-Ouest, elle a pu remonter au nord de la Loire à partir du moment où des variétés moins exigeantes en chaleur et plus souples sur le plan de la photopériode ont été commercialisées.

Un tableau schématique

Une étude approfondie des potentialités agroclimatiques de production nécessite, nous l’avons vu, une analyse statistique de variabilité pour les critères agroclimatiques pertinents, ce qui n’est pas réalisable partout dans le monde, et plus précisément là où les banques de données climatiques ad hoc ne sont pas disponibles. À défaut, on peut donner les grands traits de la répartition des espèces cultivées et de la végétation naturelle, suivant un découpage classique en trois grandes zones climatiques, chacune correspondant en gros à une tranche de latitude, à savoir la zone intertropicale (de 300 N. à 300 S.), la zone tempérée (de 300 N. à 600 N. et la zone circumpolaire (de 600 N. à 900 N.), sachant que la zone des hautes et moyennes latitudes dans l’hémisphère Sud est essentiellement une zone océanique, si l’on excepte le continent antarctique entièrement recouvert de glaces (fig. 4).

La zone intertropicale

Dans cette zone, la température ne constitue jamais un facteur limitant par défaut. La principale culture y est le riz, qui constitue d’ailleurs la nourriture de base pour plus de la moitié de la population mondiale. Son optimum thermique de croissance et de développement se situe vers 30 0C, et c’est une plante exigeante en eau (1 500 mm d’eau nécessaire pendant la période active de végétation).

Les principaux pays producteurs sont en Asie (Inde, Indonésie, Pakistan et Japon). Le principal facteur de variabilité de la production est lié à l’irrégularité de la mousson (début de la mousson retardée, interruption temporaire, moindre remontée vers le nord). À cet égard, l’année 1987, où la mousson a été très peu active sur le sous-continent indien, et plus généralement en Asie du Sud-Est, a été catastrophique. La mise en culture de zones marginales, dont les sols sont plus pauvres et la disponibilité en ressource en eau moindre, et qui sont donc plus sensibles aux aléas climatiques et aux facteurs de dégradation du milieu, constitue un facteur de fragilité supplémentaire de la production agricole.

La végétation naturelle y est constituée essentiellement de la forêt tropicale humide, là où la pluviométrie annuelle moyenne dépasse 1 500 millimètres. Au fur et à mesure que l’on se rapproche des tropiques, la forêt cède la place à la savane. Cette zone intertropicale est nettement séparée de la zone tempérée par une ceinture de zones désertiques allant du Sahara au Pakistan, et correspondant à la zone des anticyclones subtropicaux.

La zone tempérée

Cette zone est la principale zone de production de céréales (blé, maïs, orge, etc.). Elle assure, à elle seule, plus de 75 p. 100 de la production mondiale de blé et de maïs. Cette zone tempérée est, en fait, caractérisée par une large palette de types de climats différents, allant du climat océanique pur au climat océanique altéré et au climat méditerranéen. Ce dernier est d’ailleurs caractérisé par une très grande variété sur le plan botanique. Du fait d’une pluviométrie moyenne supérieure à celle des zones semi-arides et de températures moindres, cette zone regroupe les régions les plus propices à l’agriculture. La température peut constituer un facteur limitant dans les zones les plus septentrionales. L’eau peut être un facteur de baisse de production pour les céréales de printemps-été (maïs) en culture non irriguée. En revanche, les céréales d’hiver-printemps (blé tendre d’hiver) souffrent rarement de déficit hydrique sur sol profond. La sécheresse de début d’été est, au contraire, favorable à une bonne maturation et à de bonnes conditions de récolte. Les forêts de la zone tempérée sont constituées d’arbres feuillus et de résineux, le chêne prédominant à basse altitude, tandis que le hêtre et les autres conifères prédominent, eux, en moyenne montagne.

La zone des hautes latitudes

La principale culture est le blé de printemps, notamment au Canada. Le principal facteur limitant est, bien entendu, la température qui limite vers le nord la zone d’extension possible des espèces herbacées et arbustives. Les variétés de blé cultivées au Canada ont un cycle de végétation qui tient en moins de cent jours. La végétation naturelle y est constituée de forêts de conifères dont l’extension au nord est limitée par l’isotherme moyenne de 10 0C en juillet. Plus au nord, c’est le domaine de la toundra, tant que la température ne reste pas constamment négative tout au long de l’année.

4. Variabilité climatique, anomalies climatiques et production agricole

La production alimentaire mondiale peut subir des fluctuations importantes d’une année sur l’autre. Cette approche agroécologique de la climatologie que nous abordons ici ne peut être une approche statique. Il y a là de grandes différences entre le cas des espèces cultivées et celui des espèces naturelles. Ces dernières ne rentrant pas dans un objectif de production, la seule question que l’on ait véritablement à se poser, quant à leur pérennité vis-à-vis de la variabilité climatique, est de savoir si telle anomalie climatique exceptionnelle survenant dans la région considérée risque de la détruire ou pas. Par exemple, en Sologne, une vague de froid exceptionnelle (face=F0019 漣 28 0C à Orléans) survenue au cours de l’hiver 1878-1879 y a détruit 80 000 hectares de pins maritimes.

En revanche, pour les espèces cultivées annuelles, la question se repose chaque année. Tout d’abord, la mise en place même de la culture peut être compromise par un aléa climatique. Ainsi, en Afrique de l’Ouest, un faux départ au début de la saison des pluies peut nécessiter de semer à nouveau. Il arrive parfois que le paysan africain ait à semer jusqu’à six fois de suite. Ensuite, la quantité de production va dépendre des conditions climatiques qui ont prévalu aux différentes étapes du cycle de végétation de la culture.

Les conséquences sur l’agriculture des anomalies climatiques

Les anomalies climatiques n’auront de réelle influence sur la production agricole à l’échelle d’une région, d’un pays, d’un continent ou de la terre entière, que dans la mesure où elles concernent une large fraction du territoire considéré.

Il faut, aussi, bien différencier les types de risque climatique. Un risque lié à un phénomène météorologique dangereux peut détruire complètement une culture mais, si l’on met à part le cas des cyclones tropicaux, la région considérée peut être très limitée spatialement. Le cas typique est celui d’une chute de grêle. En revanche, un risque lié à la persistance d’une configuration particulière de la circulation générale et à des valeurs anormales de pluviométrie, d’ensoleillement et de température qui lui sont associées peut engendrer des baisses considérables de rendement sur des superficies très étendues.

Le cas typique en est la sécheresse qui, bien qu’étant un phénomène insidieux, moins spectaculaire qu’une inondation ou que le passage d’un cyclone tropical, n’en apporte pas moins son lot de famine, de malnutrition et de mortalité infantile dans les pays en voie de développement. Qui plus est, si les sécheresses des zones tempérées ont un caractère aléatoire et ne se reproduisent qu’exceptionnellement deux années de suite, le Sahel africain a subi, au contraire, une période de précipitations inférieures à la normale de façon persistance pendant une vingtaine d’années, en gros de 1968 à 1987.

Le sous-continent indien est, de façon récurrente, soumis certaines années à une mousson peu active, soit que son arrivée soit retardée, soit qu’elle subisse des interruptions temporaires; ce fut le cas, particulièrement, en 1918, 1972 et 1987 en Inde.

Exemples d’anomalies climatiques à l’échelle globale

Au cours des vingt dernières années, la terre a connu deux épisodes avec des anomalies climatiques à l’échelle globale. Ce sont celles des années 1972 et 1983. On sera amené à parler d’anomalies climatiques globales dans la mesure où des anomalies climatiques régionales vont se produire simultanément dans des zones du globe parfois très éloignées les unes des autres. On parlera alors de «téléconnexions». Par des méthodes statistiques, on peut mettre en évidence des corrélations entre des anomalies du champ de pression au niveau de la mer et (ou) des anomalies de température de surface de la mer localisées dans des zones distinctes, sans que l’on puisse pour autant toujours trouver une explication directement liée aux processus physiques atmosphériques. De tels cas de téléconnexion sont, en général, associés à une modification du positionnement relatif des principaux centres d’action (c’est-à-dire les anticyclones et les dépressions), qui fait qu’ici il y aura de la sécheresse alors que là il y aura un excès de pluviométrie. Pour prendre un exemple, c’est ce qui s’est passé au début du printemps de l’année 1992 au cours duquel il y a eu simultanément une sécheresse en France et des précipitations exceptionnelles sur le Moyen-Orient.

Revenons maintenant aux années 1972 et 1983. Les faits sont les suivants: de l’année 1972, les agriculteurs français gardent le souvenir d’un été «pourri», anormalement froid, qui a été catastrophique pour les céréaliers dont certains avaient tout misé sur le maïs, sur la base des bons rendements obtenus pour cette culture au cours des quatre années précédentes. Dans la moitié nord de la France, le maïs n’est jamais arrivé à maturité, certains agriculteurs ayant même attendu le mois de décembre pour récolter, parfois sous la neige!

Dans le reste du monde, on a observé des pluies de mousson très insuffisantes au Pakistan et en Inde, ainsi qu’une sécheresse exceptionnelle sur la partie européenne de l’ex-U.R.S.S. et notamment en Ukraine. L’année 1972 fut également marquée au Sahel par une sécheresse catastrophique. Ce fut également une année à «El Niño», phénomème sur lequel nous allons revenir. Ce fut, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la première catastrophe à l’échelle planétaire sur le plan des conséquences vis-à-vis de la production alimentaire mondiale, dans un contexte de forte croissance démographique à l’échelle du globe. Ainsi, il s’est produit un très fort déficit de production de protéines en 1972 et en 1973, que celles-ci proviennent de l’agriculture ou de la pêche (il y a eu aussi, manifestement, des anomalies de température superficielle de la mer qui ont eu des conséquences sur les ressources de la pêche). L’année 1972 a également inauguré une ère de fluctuation accrue des prix sur le marché mondial des céréales, qui ne s’est pas démentie depuis lors. À l’époque, les climatologues du monde entier ont été surpris, et cet épisode climatique de l’année 1972 est beaucoup moins documenté sur le plan climatique que le second épisode d’anomalies climatiques globales qui s’est produit en 1983.

Cette perturbation climatique de 1982-1983 a surtout concerné l’ensemble du secteur Pacifique. Un épisode El Niño a persisté au large des côtes du Pérou de juin 1982 à avril 1983. Ce nom d’El Niño est lié au fait que, lors d’un tel épisode climatique, les températures de surface de la mer observées le long des côtes du Pérou sont anormalement élevées, ce qui entraîne une chute considérable de la pêche aux anchois que pratiquent les pêcheurs péruviens, et un tel phénomène s’observe en général, lorsqu’il se produit, aux environs de Noël, d’où le nom d’El Niño («l’Enfant Jésus», en espagnol). On a dénombré huit épisodes majeurs El Niño depuis le début du siècle.

Ce phénomène est plus généralement lié à ce que l’on appelle l’«oscillation australe» (en anglais Southern Oscillation), qui correspond à un affaiblissement du gradient habituel de pression le long de l’équateur, décroissant en temps normal du Pacifique central à l’Indonésie. Ainsi, les pressions remontent sur une zone allant de l’Australie à l’Indonésie, et la pluviométrie diminue. Au cours de l’épisode de 1982-1983, ce phénomène a été très marqué, et on a pu noter un certain nombre de «téléconnexions»: sécheresse dans le Nordeste du Brésil, au Venezuela, dans l’est de l’Australie, en Afrique australe, en Afrique de l’Ouest (Sahel) et dans certaines parties de la Chine. Ce phénomène d’El Niño est aussi un exemple frappant des interactions entre l’océan et l’atmosphère, puisque, précisément, les températures anormalement élevées de la surface de la mer au large des côtes du Pérou sont directement liées à la disparition de l’upwelling (ou remontée d’eaux froides, fortement minéralisées et nutritives pour les anchois) qui se produit habituellement le long des côtes du Pérou.

En conclusion, il convient de se tourner vers l’avenir, avec la perspective d’un changement climatique global accompagné d’un réchauffement généralisé dans la troposphère et à la surface de la terre, et lié à un renforcement de l’«effet de serre» atmosphérique. La variabilité du climat s’exercera toujours, mais de part et d’autre d’un nouveau «point de consigne» du climat moyen en un lieu donné. Le caractère d’imprévisibilité relative demeure quant aux modifications des régimes pluviométriques des différentes régions du globe, facteur crucial de la production agricole. Il faut donc s’attendre à une probable modification de la production alimentaire mondiale et des stratégies agroalimentaires des principaux pays producteurs.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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